Deuxième Partie
- Glawdys de Villandry
- 17 juin
- 6 min de lecture

Une soirée au théâtre Édouard-VII :
"Deuxième Partie" une pièce de Samuel Benchetrit
avec Marine Delterme, Stéphane Freiss et… Patrick Bruel !
La soirée s'annonçait comme un simple plaisir partagé entre amies. Les places étaient réservées depuis longtemps. Avant que l'affaire éclate, avant les plaintes, avant les gros titres, avant l'affaire Bruel !
On se retrouve devant le théâtre, sur cette place magnifique que j’aime depuis toujours.

Le contrôle à l’entrée est assez inhabituel ; contrôle des sacs, certes, mais aussi passage au détecteur de métaux… moins courant pour ce type de spectacle.
Nous prenons place, il fait un peu chaud et les éventails s’agitent de toutes parts… le théâtre Édouard-VII est une salle Belle Époque, très élégante dont l’histoire est souvent associée à celle de Sacha Guitry.
Mes amies m’annoncent qu’elles vont quitter la salle avant les applaudissements en signe de protestation, je n’avais pas réfléchi au sujet - j’avoue - je n’ai pas trop le temps de me poser pour faire un choix. Je campe sur ma position du strict respect de la présomption d'innocence, et décide de rester jusqu’à la fin, mais de ne pas applaudir. C’est bancal, je le sais, et injuste pour les autres comédiens… la lumière s’éteint… on verra au moment !
Le rideau s’ouvre sur un appartement parisien, élégant, mais qui manque peut-être un peu de vie. On voit la neige tomber dehors sur la terrasse. Carole et Vincent rentrent d’une soirée… on sent la relation usée d’un vieux couple ; 30 ans de mariage…
Pierre - Patrick Bruel entre en scène un petit quart d’heure plus tard. Il joue un provincial, nature, un brin béat, un tantinet naïf, sans filtre. Son jeu est assez juste, bien qu’éloigné des personnages qu’on a l’habitude de le voir incarner…
Quelques minutes plus tard, la pièce est interrompue par trois militantes du collectif #NousToutes aux cris de "Bruel violeur" pendant une trentaine de secondes avant d'être évacuées par la sécurité. C’est rapide. On comprend immédiatement que les comédiens et l’équipe du théâtre étaient prêts à réagir à cette éventualité. On comprend que Patrick Bruel, sait, qu’en continuant à s’exposer ainsi, qu’il prend le risque de mettre en péril le spectacle… Car tout se passe vite. Les comédiens retournent en coulisse, le rideau tombe, la sécurité évacue les militantes. Quelques minutes de pause, le rideau s’ouvre à nouveau, on rejoue la scène à son début.
La pièce est bien écrite, les comédiens parfaits, mais il manque un petit quelque chose. Le message est assez clair, sur le temps qui passe, les couples qui s’usent, la communication qui se perd, les habitudes qui s’installent. On se projette dans sa propre vie, on sourit. Pour moi qui ai repris ma liberté au bout de 25 ans de mariage pour vivre une nouvelle vie… ça me parle, évidemment. Mais je reste sur ma faim. Un break dans le récit, un événement inattendu, quelque chose de plus fort… il manque quelque chose à ce scénario.
Fin de la représentation ; comme convenu, mes amies quittent la salle dès le tomber de rideau. Contre toute tradition, les trois comédiens se présentent séparément, un à un, pour recevoir les applaudissements du public. Personnalisés. Cela offre une solution à mon dilemme, et je vois, autour de moi que je ne suis pas seule. J’applaudis Marine Delterme et Stéphane Freiss, m’abstiens lorsque Patrick Bruel de présente devant nous. Il est tout de même accueilli chaleureusement. Sans un mot, d'un geste, d'un regard, il remercie le public, comme si ces applaudissements valaient soutien, et peut-être absolution provisoire. Ce geste m'a mise mal à l'aise. Non parce qu'il était indécent, mais parce qu'il était révélateur d'une ambiguïté entretenue collectivement : par ses applaudissements, le public peut laisser croire qu’ils valent soutien.
Je suis donc tiraillée entre gêne, colère diffuse, quelque chose de plus complexe que je n'arrive pas tout à fait à nommer.
Ma conviction « de base » sur le respect de la présomption d’innocence ne fait pas le poids au regard de la situation. Pour rappel, Patrick Bruel, est accusé par une trentaine de femmes de violences sexuelles et visé par au moins dix plaintes en France et en Belgique. Il conteste l'ensemble des faits.
Je m’interroge… je m’informe :
La présomption d'innocence est un droit constitutionnel consacré par l'article 9 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : "toute personne accusée d'un acte délictueux est présumée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d'un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées."
Ce principe s'applique au juge, à l'État, à la condamnation pénale. Il ne s'applique pas à nos consciences, à nos choix de spectateurs, ni aux décisions des employeurs ou des producteurs. C'est une distinction fondamentale que l'on oublie souvent dans ces débats : dire "il est présumé innocent" est juste. En conclure qu'aucune réaction sociale ou professionnelle ne serait légitime avant jugement, c'est faire dire au droit ce qu'il ne dit pas.
Le nombre de plaignantes change-t-il quelque chose ?
C'est la question que je me pose. Trente femmes, dix plaintes dans l'affaire Bruel : vingt-cinq femmes qui ont témoigné contre Patrick Poivre d'Arvor, dont dix-sept ont porté plainte. Plus de soixante pour Gérard Miller, soixante-dix accusatrices pour Weinstein ! D’un côté je me dis que la présomption d'innocence ne se "dilue" pas mécaniquement avec le nombre de plaintes — chaque plainte reste à instruire, à prouver, à juger. Mais le faisceau d'accusations convergentes crée une réalité sociale qui n'est pas sans poids moral. Il y a une vraisemblance que le simple bon sens ne peut ignorer, et que la société doit pouvoir nommer sans se substituer au tribunal.
Collègues, employeurs, spectateurs, clients… Alors que faire ?
La réaction américaine, souvent citée en modèle, est parfois brutale, sans distinction entre enquête sérieuse et rumeur. Mais elle a le mérite de poser la question clairement : un employeur, un producteur, un organisateur de tournée n'est pas un tribunal. Il peut choisir, pour des raisons éthiques, commerciales ou de réputation, de suspendre un contrat. Ce choix n'est pas une condamnation. C'est une décision de gestion du risque et de positionnement moral. Et nous pouvons faire la même chose. D’autant que Patrick Bruel est également producteur de ses concerts !
Mais il est nécessaire de porter une attention extrême à la proportionnalité des réactions.
Est-ce que le fait de ne pas applaudir était suffisant et proportionné ? Certes non !
En France, nous avons tendance à attendre le jugement définitif pour "avoir le droit" de réagir. Pendant ce temps, la machine continue à tourner. La tournée s'annonce. Les billets se vendent. Certes, l’industrie du spectacle a besoin de continuer à tourner, à générer des emplois… du business. C'est réel, et c'est un poids moral à assumer. Mais continuer à acheter des billets, c'est financer une carrière qui continue en dépit des accusations, du risque.
Le problème, c’est la lenteur de la justice ( la première plainte semble dater de 2020 ), les freins liés à la popularité de tel ou tel, et derrière, le risque de récidive. D’autres victimes, d’autres vies brisées.
En fait, il n'y a pas de bonne réponse. Il y a des choix, et chaque choix a un coût.
L'action des militantes : légitime ? efficace ?
L'action du collectif #NousToutes est inconfortable, et c'est probablement son but. Inconfortable pour nous, spectateurs qui avions payé notre place. Inconfortable pour les équipes techniques. Inconfortable pour les autres comédiens.
Elle est aussi, disons-le clairement, illégale. ( Au vu des vidéos postées sur le web, il semble qu’elles aient pu partir sans intervention de la police et donc sans arrestation pour atteinte à l’ordre public )
Mais elle est politiquement lisible : quand la justice prend des années, et que les classements sans suite sont légion, certaines choisissent de ne pas attendre, de ne pas se taire.
Quand j’entends Alain Finkelkraut dire « je voudrais nous inviter tous, intellectuels, journalistes, politiques, à nous taire », sous entendu, tant qu’il n’y a pas eu condamnation, je me dis que cela vaudrait si le procès était rapide !
Il y a plein de vidéos en ligne sur cet événement.
J’ai choisi celle-ci… la seconde 00:54 vous révélera peut-être pourquoi...




Commentaires