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L'Abandon

15 juin
3 min de lecture

Dernière mise à jour : 16 juin



Il y a des films qu'on sait importants avant même de les voir, et c'est précisément pour ça qu'on tarde. 

L'Abandon était sur ma liste depuis sa sortie en mai ; le sujet me tenait à cœur ; l’affaire Paty m'avait profondément marquée, comme beaucoup, évidemment. Et pourtant, quelque chose retenait le pas. La crainte, peut-être, de rouvrir quelque chose qu'on n'a jamais tout à fait refermé. 

Sentir mes doigts se contorsionner dans le noir de la salle, devant mon impuissance… c’est assurément cela que je redoutais le plus, sans le savoir vraiment.

L'Abandon, de Vincent Garenq, retrace les onze derniers jours de Samuel Paty — de ce cours d'éducation civique sur la liberté d’expression, au travers des caricatures de Mahomet, jusqu'à l'assassinat du 16 octobre 2020. Le réalisateur, qu'on connaît pour sa maîtrise des engrenages judiciaires (Présumé coupable, L'Enquête), adopte ici une forme qui s'approche du documentaire. Certains critiques lui en ont fait le reproche. J’y ai vu une nécessité absolue : une mise en scène qui se tient à distance, colle aux faits, reconstitue méthodiquement l'enchaînement des événements, détaille l'ampleur vertigineuse de ce qui s'est joué. La mécanique du mensonge — ce petit mensonge de Bachira qui échappe à sa propre autrice pour devenir un monstre autonome — ne pouvait être racontée autrement. La réalité des faits au rythme d’une tension grandissante ; une tension gérée par effet cliquet. Qui monte par degrés, se verrouille sur chaque élément nouveau, n'autorise aucune descente. Un professeur qui essaie de faire son cours. Une élève qui fabule. Un père qui s'empare de la fabulation. Un imam qui amplifie. Des réseaux sociaux qui propagent. Des institutions qui tergiversent. Le spectateur, lui, porte seul le poids du dénouement qu'il connaît — et c'est cette solitude-là, à regarder des gens marcher vers un précipice qu'on est le seul à voir, qui constitue le vrai supplice du film.

Antoine Reinartz incarne Samuel Paty avec une mesure remarquable — il ne cherche jamais le martyr, il joue un homme ordinairement courageux, ce qui est infiniment plus juste. 

Emmanuelle Bercot, est parfaite dans le rôle de la directrice de l'établissement, prise en étau entre sa loyauté envers son professeur et la pression de tous les autres — hiérarchie, parents, peur. Bercot ne joue pas une lâche. Elle joue quelqu'un qui se noie par degrés, en essayant de nager. C'est dévastateur.

Ce qui m'a peut-être le plus troublée n'est pas l'action des extrémistes — ils sont dans leur rôle, dans leur idéologie, et le film ne les caricature pas davantage qu'ils ne se caricaturent eux-mêmes. Ce qui m'a retournée, c'est la réaction d'une partie du corps professoral. Distante, parfois. Hésitante, souvent. Je ne jette pas la pierre — la situation était impossible, et le film le montre avec honnêteté. Mais il laisse entrevoir, en filigrane, comment la peur sûrement, une certaine idéologie peut-être, un individualisme certainement, peuvent conduire, eux aussi, à l'abandon. Pas celui d’une administration corsetée par les procédures et déconnectée par l’éloignement. Non, l’abandon des proches, de ceux que l’on côtoie chaque jour, et qui cèdent, sans courage, sans humanité et sans honte.

Cela contraste avec l’autre réussite du film, ou plutôt l’autre réussite humaine, évoquée plusieurs fois dans le film. Quelque chose de rare et de difficile : montrer la réalité de la communauté musulmane française dans toute sa nuance. La mère d'Alma qui écoute, celle de Marwan qui parle, Hind Amara qui lutte... Ces femmes qui refusent l'engrenage, qui distinguent ce qui s'est réellement passé du fantasme islamophobe instrumentalisé par d'autres. Je pense depuis longtemps que l'une des réponses les plus efficaces à l'extrémisme islamique se trouve dans la communauté musulmane modérée, et singulièrement dans ses femmes. Le film le montre, sans le souligner lourdement. C'est l'équilibre le plus délicat à tenir — dénoncer l'islamisme radical sans stigmatiser l'islam — et Vincent Garenq le tient.

Ma seule réserve, et elle est sincère : je suis sortie de la salle bouleversée, effarée, meurtrie. Et impressionnée par cet homme, à chacun de ces onze jours délirants. Mais je n'ai pas ressenti de perche tendue à ma réflexion. Le film éclaire, reconstitue, bouleverse — il ne prolonge pas. Il dit ce qui s'est passé, avec précision et honnêteté. Il ne dit pas, ou peu, ce qu'on en fait. C'est peut-être le seul défaut lié au parti-pris "semi-documentaire".

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